Roue des saisons

Le ruban nuancé des saisons se déroule, s’enroule, flotte au vent, se dépose, suit le courant, s’accroche ça et là à un branchage, une brindille, une saillance minérale, une fourrure animale, de rugueux épineux, glisse sur l’herbe tendre et se prend aux épis de blé, caresse au passage les bois d’un cerf, la corne d’une chevrette, la crête d’une poule, le bec d’un hibou, la griffe d’un faucon, la courbe d’une fontaine, la nageoire dorsale d’un saumon, la bouche d’une caverne, l’orée d’un bois et, tapis volant d’une libellule contemplative ou d’un papillon sur le point d’expirer, reprend son envol par-delà les falaises.

Les nuées et les marées prouvent la respiration de la planète. Les feuilles caduques indiquent le passage du temps, ce grand abstrait né du mouvement. Les astres tournoient relativement à notre ronde terrienne.

Les plaques tectoniques persévèrent dans leurs subtils déplacements. Les cristaux, brillants enfants du contact, se densifient et s’étendent. La boue sèche, l’herbe germe, l’herbe brûle, le grain tombe, le fruit roule, l’argile fait une nouvelle peau au sol, le bois durcit, le givre le pare de joyaux pour la plus longue des nuits.

L’hermine brunit, l’hermine blanchit. L’ours se blottit, l’ours s’ébroue. Petit à petit, les oiseaux font leurs nids et migrent.

Feu du ciel, feu du foyer.

Blanche Aurore et Blanche Neige.

Claire fontaine, sombre caverne.

Et Robinson fait des traits sur son arbre. Marquer des repères temporels, c’est vouloir transmettre la mémoire des variations dans la répétition, c’est s’entourer d’une grille plus ou moins souple, c’est poser des balises sur les chemins du hasard, c’est garder souvenir des liens entre les différents phénomènes cosmiques et climatiques. Le soleil se lève, le soleil se couche, la lune déploie et referme son éventail miroitant. Dans ce qu’on a coutume aujourd’hui d’appeler le système celtique, le début, c’est la nuit. Tout commence par les ténèbres, au sein desquelles quelque chose se met à germer, à croître, à se déployer, à respirer, à se ratatiner,s’immobiliser, dessécher, tomber en poussière…

Aux sons des brames du cerf, la porte des longues nuits marque le passage d’octobre à novembre, la chasse sauvage marque le début des réserves de gibier pour l’hiver, les unseelies flétrissent les dernières baies, les sorcières festoient en hommage aux fruits de l’année en finissant de remplir leur grenier, mettent les derniers fruits et plantes en pots, une réserve de bois au palier, de la racine de mandragore à brûler. Samhain ou la Toussaint, nuit de tous les esprits.

« Il est une réalité oubliée des hommes. Leurs ancêtres n’ont pas disparu, emportés par la mort comme ils le croient. Ils vivent dans l’autre face du monde, dans ces régions accessibles par le rêve, la méditation et la transe. Ils peuvent circuler entre deux mondes et venir bénir les vivants à certaines dates de l’année comme Samhain. C’est à ce moment de l’année celtique, où les feuilles jaunissent et où la terre devient froide, que la nature se tourne vers l’intérieur et que se réunissent les deux mondes. »*

Puis voici la porte tressée de sapin, de houx et de gui. Voici l’âtre aux mille paroles et le chaudron qui mijote. Les lutins visitent la maisonnée,c’est la saison de l’hospitalité, des mijotés et des fournées. Au-dehors la neige bleuit sous la lune et la morsure du gel, attirant par ses scintillements, peut être bien cruelle. Nuits et étoiles froides, vert éternel, rouge du Roi houx et blanc bleuté. Chaleur des paroles et fééries nocturnes.

Les chandelles brûlent dans la nuit jusqu’à l’éclair blanc d’un agneau nouveau-né. La blancheur nait de la blancheur, la neige va céder le pas au lait. Pour l’instant ils dansent dans les aurores blafardes du nouvel an lunaire.

Puis les germes et l’eau ruisselante chantent que toujours reviennent la fleur et le grain, le fruit et la feuille.

Et voici que se dressent vers le ciel mille feuillus mâts de mai, que les abeilles s’aventurent à ébrouer le pollen de nouveau. Faunes et Flores dansent dans les prés.

Au sommet du mât, le soleil reprend la pente, mais sur l’autre versant.

Les faux chantent la mort du roi à la barbe d’épis et coupent le sifflet du coucou. La terre prodigue généreusement ses fruits. La deuxième récolte sera notre viatique. Et brament les cerfs, se lèvent les brumes. La boucle est bouclé, le cercle est tracé, la spirale tourne…

 

(c) Lalie Solune

* citation de Préceptes de vie issus de la sagesse druidique, éd. Presses du châtelet, 2009